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Lorelei

 
     Depuis longtemps, une mélodie me trotte dans la tête. C'est un air que les allemands aiment à chanter sur un poème de Henri Heine intitulé "la Lorelei" (vous pouvez l'écouter ici), mais dont je ne retiens que les deux premiers couplets.

     D'ailleurs je pense bien vous en avoir déjà parlé.

       Le premier d'entre eux évoque une nostalgie : ce que le poète appelle "sa tristesse" n'est pour mon esprit que le poids d'une aspiration profonde à retrouver un souvenir perdu ; un souvenir que l'on ne peut éluder, qui vous hante et qui revient avec une obstination étrange sous la forme de cette mélodie précisément (exactement comme dans le poème de Gérard de Nerval : "Il est un air pour qui je donnerais..."). 

Je ne sais pourquoi
Mon cœur est si triste ; 
Un conte des temps anciens
Ne peut me sortir de l'esprit.

(voir le texte ici ; j'ai modifié la traduction proposée)

       Le second est plus fascinant : il décrit une modification du ressenti intérieur (de plus en plus de paix) ouvrant à une vision (le flamboiement de la cime, qui semble quasiment fulgurant). 

L'air est frais, le jour décline 
Et le Rhin coule paisiblement. 
La cime de la montagne flamboie
Au soleil du soir.

(même chose)

 

Le Matterhorn

   

          C'est là qu'a germé la petite histoire que je vais vous raconter. Elle prend la place de celle initialement évoquée par le poète d'un batelier voguant sur le Rhin qui découvre une belle jeune fille assise sur un rocher : c'est une sirène (une Lorelei en allemand), qui chante d'une manière si délicieuse que, fasciné, il en oublie de guider son bateau et s'écrase sur le récif puis coule dans le fleuve... Thème classique qui inspira largement les poètes.

     Mais l'histoire que je vais vous conter n'est pas triste, bien au contraire. Cependant il est bien possible que, comme toutes les histoires, réflexions et poèmes que j'ai pu écrire sur ce blog, elle devienne obsolète à peine elle aura été publiée... et en définitive, fausse.

 

    Je voguais paisiblement sur mon bateau depuis des temps immémoriaux, admirant les paysages variés que je rencontrais, aspirant avec gourmandise les odeurs diverses qui m'environnaient et guettant avec bonheur les sons multiples émanés des alentours, me heurtant parfois à des coups de vent brutaux mais tenant toujours ma barre avec fermeté. Depuis quelque temps cependant je cherchais de plus en plus ardemment un port d'attache où me poser enfin.

     Sur le fleuve majestueux je savais avoir emprunté ce bateau à un point précis sans en avoir toutefois véritablement souvenance ; et de même je pensais devoir tôt ou tard l'abandonner quelque part mais sans savoir précisément ni où ni quand.

      J'avais appris à aimer les oiseaux et leurs doux gazouillis, à reconnaître les poissons glissant sous les flots, à suivre les éclats des vaguelettes mouvantes, à m'adapter à toute secousse du climat capricieux, et à éviter les écueils aux approches des rives comme la brûlure du soleil en été.

   Chanter était mon plus grand bonheur et je ne m'en privais pas, heureuse lorsqu'un batelier de rencontre répondait à mon chant. Nous chantions alors de concert le temps où les courants nous maintenaient en contact.

     Mais où allais-je ? Où se dirigeaient les autres ? Quoique guidant attentivement nos embarcations nous ne pouvions le savoir, occupés simplement à entretenir l'esquif qui nous portait.

*

       Et voici qu'un beau jour, un chant limpide me parvint de la rive. Levant les yeux, j'aperçus une jeune femme d'une merveilleuse beauté, rayonnant comme le soleil, qui semblait m'appeler... Mais que disait-elle ?

     Perchée sur un rocher élevé, elle m'attirait comme un aimant. M'approchant lentement je perçus enfin ces paroles, si imperceptibles que je crus ne les entendre qu'en rêve :

« Te voici chez toi ! »

       Mon cœur avait tressailli : chez moi ! Cela existait-il vraiment ? 

      Y avait-il un but à cet interminable voyage ? Allais-je enfin poser le pied sur une terre ferme et accueillante, et pouvoir cesser de guetter anxieusement les aléas du parcours en surveillant l'état de mon bateau ? 

      Pourtant la rive était abrupte et la roche escarpée. Rien n'indiquait la possibilité d'amarrer un navire ni la présence du moindre refuge où me nicher.  

*

     Tandis que j'observais les lieux, indécise, le jour peu à peu s'atténua, transformant le paysage alentour en une douce pénombre et faisant disparaître le lumineux visage, puis l'éclatante montagne, le fleuve miroitant et même le ciel limpide. 

     Dans l'obscurité je discernai alors le bateau dans lequel j'avais pensé me trouver, et je le découvris totalement vide. Il voguait sur l'eau sans le moindre occupant ! J'avais cru en être le guide mais c'était une erreur.

        Et voici que j'étais dessous et que je le regardais voguer.

   Voici que je me découvrais comme cette onde infiniment tranquille,  si calme et si paisible... Infiniment déployée, infiniment profonde, infiniment douce, et qui ne faisait que refléter à sa surface le bateau que je m'étais imaginé occuper.

    Et toutes ces images que j'avais aimées, tout ce que j'avais goûté ou perçu, qu'étaient devenues toutes ces choses, sinon de purs miroitements, ombres mouvantes et jeux de lumière sur les eaux... ?

 

Reflet

 

 

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