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Impermanence


        Voici plusieurs jours que je pense à écrire quelque chose, et puis au moment d'écrire, pfftt ! plus rien. 

       Je sors ; des tas d'idées me passent par la tête mais je n'ai rien pour les noter ; et de retour à la maison... plus rien.

        De même, je peux avoir mon appareil photos et prendre un cliché des merveilles que j'ai rencontrées ; mais lorsque je regarde le cliché, ressemble-t-il à ce que j'ai vu ? Non ! Cela n'a plus rien à voir ! D'ailleurs ce cliché, n'appartient-il pas alors au passé ? Parfois n'ayant pas l'appareil sur moi je retourne ensuite sur les lieux et... tout est différent. Plus rien ne ressemble à ce que j'avais vu.

      Un oiseau chantait : il ne chante plus.

      Un rayon éclairait la campagne : le soleil s'est caché ; ou il s'est déplacé, la lumière est différente.

     Comment rapporter quelque chose ? Comment dire quelque chose ? Au moment où vous allez le faire, c'est déjà du passé. Et ce qui est passé est figé, coincé, rigidifié dans la mémoire. Autant dire : mort. Tout ce que vous avez saisi, vous l'avez tué. Si vous arrêtez le mouvement, vous arrêtez la vie. Et qu'est-ce qu'on aime dans ce que l'on voit ? L'image, ou la VIE ?

 

Impermanence

 

       Revenons au fleuve qui coule en nous souvenant du poème d'Apollinaire, célèbre ô combien pour sa profondeur :

Sous le Pont Mirabeau coule la Seine
et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont Je demeure

(voir ici)

       Bien sûr, pour l'avoir chanté, Léo Ferré n'a pas manqué d'en faire une reprise dans sa non moins célèbre chanson :

Avec le temps,
Avec le temps, va, tout s'en va...

(voir ici)

      Mais Ronsard ne disait-il pas déjà à la suite du poète latin Horace :

Le temps s'en va, le temps s'en va, ma Dame...
Las ! Le temps, non ; mais nous, nous en allons !

(voir ici)

     Eh oui, c'est ma mémoire encore qui me fournit ce bouquet de pensées défleuries, sur un sujet trop bête : car ce n'est pas le temps qui s'en va, bien sûr... Comme le soulignait si justement Apollinaire avec ce "Je demeure", ce sont les choses du monde qui fuient, et c'est leur fuite qui crée le temps pour notre esprit attaché à leur image. Si nous n'étions pas accrochés à la vague elle ne paraîtrait pas s'enfuir. Si nous ne cherchions pas à retenir le vent nous ne saurions pas qu'il s'éloigne et cela ne créerait pas l'espace. 

     Sous mon dernier article, Carole me demandait si j'avais lu Novalis. Et je lui répondais que Novalis était l'auteur que j'avais eu à traduire lors du passage d'un certain concours il y a fort longtemps. Et que je m'étais lamentablement étalée car j'ignorais tout, à l'époque, de l'impermanence... Le texte proposé s'articulait tout entier autour du terme de "Vergänglichkeit", qui m'était totalement inconnu (et nous n'avions pas droit au dictionnaire !) ; connaissant celui de "Vergangenheit", j'avais allègrement assimilé les deux sous le sens de ce dernier : le passé ("vergangen" est un participe signifiant "passé" et la terminaison "heit" le transforme en substantif). J'avais seize ans, je ne connaissais pas encore assez la langue allemande pour deviner que cette inflexion du tréma auquel on ajoute "lich" (vergangen- vergänglich) traduit une possibilité évolutive ; une aptitude... "Vergänglich" = "susceptible de passer", donc "passager" ou encore : "éphémère" ! Avec le "keit" qui lui aussi transforme l'adjectif en substantif, j'avais donc exactement à commenter une réflexion sur l'impermanence des choses...

      J'ai oublié énormément de mon passé. Les seuls "souvenirs" qui restent sont en réalité des pensées actuelles : elles reviennent à cause de la résonance qu'elles ont avec le présent... Mais à peine formulée, toute pensée a péri. Elle éclate comme une bulle à la surface de l'eau, et il n'en reste qu'un rond qui va s'écartant indéfiniment.

     C'est ainsi que toute parole devient un vain bruit, celui d'une bouche qui remue. Car pour la vie, pour la vie, qu'est-ce qui compte ? Ce qui est parti, ce qui s'écoule ; ou ce qui vient, ce qui éclot ?!

      Qu'est-ce donc que vivre, sinon être intensément attentif, ouvert à ce qui va surgir ? Découvrir que tout est constamment neuf, vierge, inconnu, incroyablement nouveau, inattendu ? Comprendre que rien, absolument rien ne se reproduit jamais, et que rien de ce qui vient ne peut être imaginé ou prévu, qu'il n'y a que du jamais vu !

     Mais alors, pourquoi nous sentons-nous à l'aise dans cet univers totalement inconnaissable ? N'est-ce pas parce que nous y sommes chez nous ? N'est-ce pas parce que tout entre en parfaite résonance avec ce que nous sommes profondément, avec ce que nous ressentons en nous ?

      Et dans ce cas pourquoi nous inquiéter de ce qui nous semble nous heurter, puisqu'en définitive cela fait forcément partie de nous, de notre monde tel qu'il se manifeste naturellement et spontanément à nos regards et à notre ressenti ... ?

       

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(Le monde tel qu'il apparaît...)

 

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