CHEVAUCHÉE
À Albéric Magnard
A l’heure où le mystère épais des soirs commence,
A travers les brouillards de la lande bretonne,
J’ai vu passer, dans l’or fauve d’un ciel d’automne,
Des guerriers d’autrefois la chevauchée immense.
Qu’ils étaient grands et beaux, ces preux des temps antiques !
En leurs yeux rayonnait l’orgueil des fortes races ;
Casqués de peau, bardés de fer, sous les cuirasses
Lourdes, il redressaient leurs torses athlétiques.
Et le scintillement éclatant des épées
Allumait l’horizon de lueurs triomphales ;
Les vieux chênes courbaient leurs fronts sous les rafales,
Saluant ces héros de vastes épopées.
Les cerfs effarouchés fuyaient par les forières° ;
L’air vibrait aux appels puissants des cors sonores.
Et le vent qui gémit dans les hauts sycomores
Mêlait sa voix énorme aux fanfares guerrières.
Ils passèrent longtemps en escadrons sans nombre,
Eblouissant mes yeux à leurs apothéoses ;
Puis la réalité décevante des choses
Assaillant leur splendeur les effondra dans l’ombre !
Adagiettos, 1888