La quête de la Vérité peut être comparée à un homme qui a soudain l'impression de ne pas voir clairement et se rend chez un opticien pour obtenir des lunettes.
Celui-ci lui pose alors sur le nez un drôle de petit appareil métallique assez lourd, dans lequel il va insérer successivement des verres ronds qu'il va changer, infléchir, disposer de façon variée.
- Et là, c'est mieux ? dit-il... Et comme ça, c'est mieux ou moins bien ?
° ° °
L'homme passe par une série d'expériences de tous ordres qui lui présentent les choses plus ou moins floues, plus ou moins distordues, plus ou moins colorées lui permettant une appréciation toujours plus complexe et plus affinée de leur nature.
Ces verres symbolisent d'abord les études dans lesquelles il se lance...
En effet il est persuadé que la Vérité est quelque chose de très éloigné, qu'on ne trouve que dans de très anciennes traditions comme la Bible ou les ouvrages des Alchimistes. Il faut donc pour la trouver fournir de gros efforts intellectuels et bien sûr être particulièrement favorisé par une naissance qui vous y mène culturellement. Il se réconforte à l'idée d'être un élu, une sorte de Docteur Faust à qui est assuré un succès solitaire et exceptionnel.
Mais plus il étudie, et plus le but de sa recherche lui paraît s'éloigner. Plus il approfondit son sujet, et plus celui-ci se complexifie. Plus un arcane lui semble plausible, et plus mille autres arcanes se présentent pour le contredire.
Le verre proposé est donc complètement opaque ! Il ne voit rien à travers ces lunettes... Et l'opticien lui en propose d'autres, qu'il module plusieurs fois devant ses yeux en lui offrant un ballet de courbes gracieuses.
Ce nouveau jeu de verres est à l'image de lectures beaucoup plus accessibles : des livres qui viennent d'être écrits, par des auteurs encore éloignés par rapport à lui ou récemment décédés mais déjà tellement plus proches de son vécu que notre ami s'y plonge avec délices !
Un instant il y voit nettement plus clair. Ces ouvrages lui plaisent. Il y croit. Il pense que leur absorption par son esprit suffira à changer radicalement sa vie.
Hélas cela ne fonctionne pas... Dès le livre achevé, la sensation de victoire et de compréhension qu'il suscitait disparaît. Ce que l'auteur présentait de façon si limpide ne s'adapte pas au quotidien de notre chercheur, car il ne peut le maintenir présent à sa pensée, l'intégrer à son expérience personnelle.
Le verre ne convenait pas, la vision reste distordue et il faut en trouver un nouveau, encore plus fort.
- Essayons celui-là, propose alors l'opticien.
Le nouvel appareillage pourrait s'apparenter à une mise en pratique des théories étudiées ou lues. Puisque qu'avaler mentalement ne suffit pas, notre personnage passe à l'action ! Il décide de tout mettre en oeuvre pour appliquer ce que préconisent les auteurs qui l'ont séduit.
Plein d'enthousiasme à l'idée de voir se rapprocher de lui ce qu'il pensait à l'origine être si éloigné, il achète des objets lui permettant de s'investir totalement dans cet effort : un coussin de méditation, des encens ; un tapis de yoga, des huiles essentielles...; des pierres, un pendule, des tarots ... ; ou encore des croix, des icônes, des chapelets. Il s'inscrit à des stages, des retraites, des séminaires. Il suit des thérapies, des cours, se paie des sessions de transformation de soi. Il effectue des pèlerinages, s'offre des voyages vers des lieux sacrés, croit en le pouvoir d'un bain de nature vierge. Cela le nourrit intensément, cela le passionne ! Il cherche à appliquer dans son quotidien des techniques de contrôle de la pensée, fait confiance au travail intérieur.
Mais le verre n'est toujours pas adapté... La vision ne vient pas !
Toutefois il peut se sentir bien avec ces verres-là. Les trouver confortables, esthétiques. S'arrêter totalement de chercher et choisir d'apprécier la vie qu'il mène ainsi, heureux avec une vision des choses plus colorée, plus chaleureuse et plus riche.
Après tout, bien d'autres s'en contentent ! Même si en lui demeure une impression d'inachèvement, il peut baisser les bras... du moins pour un temps, et tant que ne survient pas dans son existence un événement catastrophique propre à lui faire remettre en question tous ses acquis...
Mais il peut aussi vouloir davantage.
Et se réveiller soudain à nouveau avec l'impression que d'autres voient beaucoup mieux que lui ! La gamme de sa vision est incomplète, cela lui devient évident : autour de lui des témoignages de la Vérité incarnée affluent, se rapprochent... Ils ne sont plus dans le passé ; ils ne sont plus à des milliers de kilomètres ; ils ne sont plus étrangers ; ils lui apparaissent ! Autrement dit, le verre dont il s'était contenté s'avère présenter une grosse tache obscure en plein milieu qu'il n'avait même pas remarquée.
Un nouveau filtre est enfin offert à son regard : celui de l'écoute. L'écoute de la Parole perdue...
Il a rencontré un être réalisé ; un être dont la puissance fulgurante l'attire irrésistiblement. Puissance bien invisible pourtant puisqu'elle ne se voit pas, bien au contraire ! Alors, qu'a-t-il bien pu percevoir à travers cette fenêtre déposée sur son nez ? C'est la question qu'il se pose !
Par l'écoute, il lui est proposé de ressentir ; par l'attention fervente, d'absorber une qualité nouvelle, inconnue ; par la fréquentation, de se laisser imprégner d'un mode d'être qui lui échappait jusqu'alors.
Mais la Vision se transmet-elle par simple contagion ? Hélas non, ce n'en est qu'une approche différente. Cependant ajoutée aux précédentes elle est plus vive : ses yeux le piquent maintenant !
C'est la proximité qui compte ; c'est le fait que ce soit là, juste là, devant.
Qu'il suffise d'un pas pour la toucher, juste un...
- Et là, est-ce que c'est mieux ? dit enfin l'opticien.
° ° °
Soudain tout se déchire.
Soudain l'homme s'aperçoit qu'il joue.
Qu'il n'y avait ni verres, ni opticien.
Qu'il n'y a jamais eu de vision floue.
Que simplement il rêvait... !
Rêvait qu'il y avait quelque chose à voir ; quelque chose qu'il ne voyait pas bien. Et puis qu'il était une personne en quête d'amélioration, face à un autre disposé à l'y aider.
Mais qu'y avait-il là au juste ?
Personne !
Ou plutôt si :
Partout le même, le même, le même répandu à l'infini...
Soi-Même miroitant à l'infini sous une infinité de formes mouvantes et variées.
Soi-Même se souriant à Soi-Même à l'infini...