Depuis longtemps j'avais envie de connaître Phène. Mon ami Robert m'avait beaucoup parlé d'elle car elle était poète, comme lui. Mais il n'avait pas su me la décrire vraiment : "Une petite femme... " Il ne savait pas m'en dire davantage. Ni la couleur de ses cheveux, ni la forme de son visage. "On ne peut pas lui donner d'âge... C'est vraiment quelqu'un d'inhabituel !"
Et pourtant il m'en parlait beaucoup, ce qui donnait à penser qu'elle était intéressante ! En tant qu'auteur publiée à Paris, je me la représentais donc comme une personne intellectuelle, active, tout ce qu'il y a de plus intimidant. Mais intrigant tout de même.
Et voici qu'au fil de mes promenades sur les blogs, je tombe un jour sur une "Phène"! Le nom n'étant pas banal, je m'enhardis à lui demander, par mail, si elle n'était pas précisément, celle qui... Et voilà que oui ! Et qu'elle me répond de façon charmante qu'elle a hâte de me connaître aussi !... Je fréquente donc son blog qui, loin d'être consacré à l'écriture poétique - malgré un fond en style de parchemin parcouru de glyphes élégants - propose chaque semaine un thème de réflexion sur une question d'ordre philosophique ou spirituel. C'est ainsi que, petit à petit, j'apprends qu'elle pratique le zen, et de plus l'enseigne autour d'elle ; et même qu'elle se rend à Angoulême pour donner deux jours d'entretiens au siège d'une association.
Il y a des moments, comme ça, dans la vie, où il se passe des choses. Des moments où tout est coincé, où rien de bouge, et d'autres où soudain une fenêtre s'ouvre, et tout s'éclaire. Depuis des années je ne pouvais me déplacer à ma guise ; et soudain voici mon dimanche qui se libère : et je n'ai plus qu'à prendre la route pour Angoulême !
Oui, c'était ce dimanche 10 août, jour de la super pleine lune... et de plus, pendant les deux jours qui précédaient, j'avais enfin réussi à recoller les innombrables morceaux de mon Shiva Nataraj que ma compagne, un jour de grande colère en septembre 2013, avait violemment projeté au sol. J'ai toujours appliqué cet adage :
" Ne t'oppose pas à une grande force. Recule jusqu'à ce qu'elle s'affaiblisse ; avance alors avec résolution. "
Et de fait, après des mois de lente reconstruction, j'avais à la fois recouvré mon Shiva et ma liberté d'aller trouver Phène.
Mais c'était sans compter avec les difficultés du chemin !
J'avais jeté un coup d'oeil rapide sur une carte, jugé que la route était facile, mais branché cependant mon GPS tout nouvellement acquis, pensant qu'il me serait utile pour trouver la rue une fois parvenue à destination. Je n'avais jamais utilisé ce type de système, comptant plutôt sur les cartes routières, mais cette fois il me parut assez satisfaisant, du moins au début. Partie vers 8h45 d'Issoudun, j'étais sensée parvenir à destination vers 10h30.
J'empruntai donc à Châteauroux l'autoroute en direction de Limoges, certaine de me retrouver en pays de connaissance, car c'est la route pour se rendre au bord de la mer en Charente Maritime. Erreur ! Après être sortie sans encombre bien avant Limoges et m'être dirigée vers Bellac, une succession d'avertissements signalant des difficultés que je n'avais pas le temps de lire, puis de policiers en faction, me rendit nerveuse et m'empêcha de comprendre l'injonction du GPS lorsqu'il me proposa de remonter plein nord vers Châtellerault et Tours. Je refusai d'obéir. Celui-ci (une voix de femme, bien sûr) rectifia alors en me priant de pénétrer dans Bellac. Je m'insurgeai : jamais on n'entre dans cette ville qui est compliquée à traverser !!
J'avais bien tort : je me souvins par la suite que lors du dernier voyage vers Saint-Palais sur mer, c'est à Bellac au contraire que nous avions trouvé un petit bar où nous rafraîchir et prendre un café réconfortant. En effet, sorti de l'autoroute, il n'y avait plus aucun moyen de faire une pause si l'on n'avait pas prévu un thermos... Je le constatai bientôt avec amertume.
Je m'engageai donc dans la troisième voie du rond-point qui se dirigeait vers Limoges. Quelle bêtise ! Là aussi je revenais sur mes pas ! Et impossible de faire demi-tour ! Le GPS tenta de me proposer un chemin de traverse mais je me trompai, tournai trop tôt, et me retrouvai bientôt dans une voie sans issue, étroite et flanquée de deux fossés. Que d'angoisses pour m'en sortir en reculant ! Deux fois je manquai de m'échouer dans un trou, mais heureusement, je m'en sortis enfin. J'avais déjà perdu un bon quart d'heure sur le temps prévu. Le GPS me guida de nouveau vers le chemin adéquat, mais c'était une toute petite route, en pleine campagne, tournant sans cesse... Je finis par comprendre que j'étais en train de jouer au "chemin des écoliers" ; et par penser à Perceval qui s'égare, s'égare sans cesse sans parvenir à retrouver le château du Roi Pêcheur ... N'allais-je pas à une sorte de séminaire portant sur la voie spirituelle ? Or il se passe toujours des choses lorsque l'on pénètre le domaine du spirituel... Le "gardien du Seuil" se réveille !
Je m'arrêtai pour photographier des moutons. À Bellac, à part un Apollon (selon Jean Giraudoux), il y a aussi des moutons... bêlant.
Quelle bêtise... J'étais à Blond, comme je finis par le voir en regardant ma carte, c'est à dire bien en-dessous de Bellac, et j'étais en train de tourner le dos à ma direction en repartant vers le nord. Une catastrophe intégrale. Là, ma matinée de Zen était bien compromise.
Voilà ce que c'est quand on n'écoute pas son guide !! (le GPS) Et quand on manque de confiance d'ailleurs, car lorsque je me décidai à revenir sur mes pas et à entrer dans le village, je m'aperçus que cette manifestation n'était guère dérangeante : "Foire aux Melons et à l'Ail", elle était cantonnée à l'extérieur de la route principale que je pus emprunter sans difficulté.
Par contre, roulant déjà depuis un moment, je cherchai un café pour faire une petite pause et n'en trouvai pas. J'essayai d'en prendre mon parti et me laissai ravir par la petite route de campagne, photographiant de nouveau un petit vallon où paissaient, cette fois, des vaches.
Mon arrivée était maintenant prévue pour 11 heures. Je roulais depuis près de deux heures, j'étais à cran et cherchais à toute occasion le café attendu sans jamais le trouver. Je quittai la route et pénétrai dans un village, ayant vu un écriteau "café", mais trouvai celui-ci fermé. J'en découvris un enfin, très beau en bord de route, mais il y avait des voitures garées de l'entrée à la sortie du village (toutes les voitures passant sur cette route dans les deux sens s'y étaient arrêtées : il n'y en avait pas d'autre entre Angoulême et Bellac !), et lorsque je m'engageai pour prendre une petite place qui restait la voiture devant moi se hâta de me couper la voie pour me la chiper ; je sortis donc du village sans avoir pu m'arrêter, et fort morfondue.
J'atteignis Angoulême vers 11h 10 et fus heureuse de me sentir guidée par mon GPS, mais dès que je le pus - me nourrissant d'espoir ! - je m'arrêtai pour faire la pause escomptée : quelques parasols m'avaient attiré l’œil, agréablement.
Je me garai posément et revins voir. Quelle déception : c'était une boulangerie ! Persuadée qu'il y aurait un bar quelconque dans le secteur je me mis à marcher ; j'interrogeai un passant qui n'était pas du coin mais était lui aussi persuadé que je trouverais... Et en fait je tombai sur une seconde boulangerie proposant également des boissons. Je n'avais jamais vu cela ! Mais ouf, elle vendait du café et, comme mon petit déjeuner était fort loin, j'y ajoutai un sandwich.
Pour mon rendez-vous qui était fixé à 10h, j'étais de plus en plus en retard. Je me rendis à ma voiture, mais la pluie se mit à tomber et je fis les derniers mètres en courant sous les gouttes.
Me voici repartie, sous l'ondée de plus en plus forte. Bientôt, je me perdis, ayant sans doute une fois encore tourné trop tôt par rapport à l'indication du GPS, qui patiemment me fit refaire tout le tour du pâté de maisons. Mais la pluie était si drue que je dus m'arrêter sur le bord du trottoir pour attendre une accalmie. Je n'y voyais plus rien ! Il y a des jours où le Gardien du Seuil est vraiment vilain.
Après le fort de l'averse, je finis par trouver l'endroit recherché ; mais il fallait encore trouver où se garer... assez loin du numéro indiqué. Jubilant, je commençai par contre à me sentir intimidée : comment arriver ainsi en pleine réunion ? Avec tant d'inconnus ? J'avais déjà vécu cela par le passé... Je savais que ce n'était qu'un cap à passer. Je pris mon temps... J'organisai mes affaires. Je trouvai une porte close. Je la poussai, elle s'ouvrit. Je trouvai plusieurs portes : laquelle choisir ? Celle où des chaussures étaient disposées devant la porte ? Mais alors, allais-je me trouver en pleine séance de méditation ? Ce n'était pas indiqué... Il était 11h45. Et si j'attendais la fin de la matinée tout simplement, pour ne rien déranger ?
De reculade en reculade, je m'enhardis à pousser la porte.
Pas de méditants : des chaises avec une assemblée de personnes, de dos. Phène m'avait dit qu'il n'y aurait pas grand monde sans doute. Elle s'était un peu trompée ! Et devant, au milieu, face à moi, Phène qui me salue les mains jointes avec un radieux sourire ! Pas de petits cheveux frisés ; pas de tailleur serré ; rien de la parfaite "secrétaire" que j'avais imaginée ; mince et fine, les cheveux souples autour du visage, elle ressemblait un peu à une de mes filles et semblait si jeune et en même temps si mûre. Quelle surprise !...
Je ne savais pas encore que j'avais retrouvé un guide... Celui que j'avais perdu il y a 20 ans et avais recherché si longtemps depuis. Après un travail assidu de quelques années, je m'étais dit : "il est probable que je suis incapable d'aller plus loin ; essayons au moins d'appliquer correctement ce que j'ai appris dans la vie ". Mais j'aspirais cependant à plus sans jamais le trouver. Peut-être avais-je maintenant le droit d'aller plus loin ? Ou plutôt : la possibilité ? Tout ne se fait pas d'un coup ; on ne donne pas du vin de Bordeaux aux bébés, mais d'abord du lait. De même j'avais commencé un chemin spirituel, et une longue période d'assimilation avait été nécessaire avant que j'en entame, peut-être, la suite...
(à suivre)