Cet article vient éclairer et compléter, s'il est possible, le message du poème précédent ("Enseignement").
On y voit un enseignant paré du nom de "Maître", ce qui peut sembler présomptueux, et des disciples qui, pris dans une flamme, disparaissent.
En conclusion il ne reste plus que le Maître... mais que sont devenus les disciples ?
L'enseignement soufi et le Cantique des Oiseaux de Farîd od-dîn 'Attâr (souvent appelé "Conférence des Oiseaux", mais que j'utilise ici dans la traduction versifiée de Leili Anvar - voir ici) permettent de mieux comprendre cette scène, qui ne se situe pas au niveau de la conscience ordinaire, mais dans un domaine beaucoup plus profond et intérieur.
Les oiseaux du poème représentent les âmes des mystiques assoiffés du Divin, lequel n'est accessible qu'à la condition de se détacher totalement du monde dans un don de soi total à l'Absolu.
Cet Absolu, qui est bien plus qu'un dieu, emprunte ici son nom à un oiseau immense et fabuleux qui en Persan est au féminin : la Sîmorgh ; ce nom est un coup de génie d'Attâr, car outre le fait que ce côté féminin permet d'enflammer le cœur des quêteurs et de maintenir leur soif ardente, il forme de plus un jeu de mots avec l'expression persane "trente oiseaux", qui se dit : sî morgh.
Le texte étant extrêmement long, j'ai fait de nombreuses coupures pour vous présenter l'essentiel de la découverte ultime que font les aspirants. Mais il en ressort que, si la Majesté Suprême enfin rencontrée leur renvoie leur propre image, c'est uniquement parce que, l'ayant conçue comme "Toute Autre" et ayant brûlé pour elle d'un feu exceptionnellement puissant, ils ont réussi à s'anéantir eux-mêmes.
Ceci réalisé, on remarque alors qu'il ne reste plus rien : ni guide, ni chemin, car tout n'était que rêve... Mais cela n'a pu être perçu bien sûr que parce que ce rêve avait été anéanti par leur sacrifice ! Tout ce qui concernait un guide, un chemin, était situé au niveau de l'ego, au niveau de la conscience ordinaire du monde manifesté. Or détruire l'ego leur a demandé de traverser sept vallées remplies d'angoisses et de tentations, d'épreuves de toutes sortes : sept vallées menant au détachement parfait. Ce que je nomme un Maître était alors indispensable pour les maintenir dans une quête réelle pouvant les conduire au-delà d'eux-mêmes. Cette aspiration absolue, il fallait bien qu'un témoin leur en ait donné l'idée au préalable, et ce fut d'abord la huppe ; mais le "maître intérieur", celui qui les attire ultimement, c'est la Sîmorgh, leur propre Essence parfaite.
Voici le texte :
De la nuée d’oiseaux envolés vers le ciel,
Trente parvinrent au seuil, et trente seulement ;
Trente oiseaux déplumés, faibles et abattus,
Cœur brisé, corps épuisé, et l’âme envolée.
De loin leur apparut, Majesté souveraine,
La Présence au-delà des attributs, des mots,
Présence qui surpasse et raison et science,
Présence dont l’éclair de Plénitude brillait,
Qui brûlait, chaque instant, cent mondes dans son feu. (…)
Alors les trente oiseaux restèrent là, prostrés,
Comme des volatiles à la tête coupée,
Perdus, anéantis, infimes, moins que rien.
Ainsi le temps passa pour eux dans cet état…
Enfin un chambellan de la Cour souveraine
Leur apparut soudain, messager de la Gloire.
Il vit là trente oiseaux hébétés, déplumés,
La vie au bord des lèvres et le corps consumé,
Prostrés et stupéfaits, vidés du vide, du plein.
« D’où venez-vous, dit-il, que faites-vous ici ?
Dites-moi votre nom, misérables oiseaux ! (…) »
Les oiseaux répondirent, tous d’une seule voix :
« Nous avons voyagé jusqu’en ce lieu extrême
Pour que Sîmorgh enfin soit notre Souveraine (…) »
Mais le chambellan dit : « Ô pauvres égarés
Tout barbouillés encore du sang de votre cœur, (…)
Que pouvez-vous donner, si ce n’est vos soupirs ?
Allons, rentrez chez vous, partez, ô pauvres fous ! »
À ces mots les oiseaux tombèrent en désespoir
Au point qu’ils semblaient morts et perdus pour toujours. (…)
« Mais l’éclair de la Gloire, reprit le chambellan,
Quand il se manifeste, anéantit les âmes.
À quoi sert de subir les tourments d’une flamme ? (…) »
Les oiseaux, dont les ailes étaient déjà brûlées,
Dirent : « Voici nos âmes. Que le feu les dévore !
Le papillon jamais eut-il peur de la flamme,
Lui qui dans le feu même atteint à la Présence ?
Il se peut que jamais nous n’atteignions l’Aimée
Mais nous pouvons au moins ici nous consumer…
Si l’Être désiré est pour nous hors d’atteinte,
Il nous reste ici même à nous anéantir. » (…)
Les trente oiseaux noyés de désir et souffrance
Avaient ainsi prouvé leur valeur en amour ; (…)
Le gardien de la Grâce ouvrit enfin la porte
Et leva devant eux cent voiles à chaque instant.
Alors se révéla le monde du non-voile,
Jusqu’à l’irradiation de la Lumière Suprême. (…)
Alors, dans le reflet de la Sîmorgh des mondes,
Ils virent, luminescente, la Face souveraine :
Ils virent reflétés « trente oiseaux », les « sî morgh »,
Ils virent que Sîmorgh n’était autre qu’eux-mêmes,
Que sans l’ombre d’un doute Sîmorgh était sî morgh
Stupéfiés de se voir autres et pourtant eux-mêmes… (…)
Sa Majesté Sîmorgh leur dit, mais sans parler :
« Le Soleil de la Majesté est un miroir ;
Celui qui vient à Elle ne peut voir que lui-même. (…)
Vous avez traversé les sept hautes vallées
Et vous avez fait preuve d’un courage viril,
Pourtant c’est dans Mes Œuvres que vous cheminiez ;
Vous n’avez que rêvé la vallée de l’Essence,
Vous étant endormis au creux des Attributs.
Vous voilà trente oiseaux hébétés et perplexes,
Aux cœurs énamourés, impatients et sans vie ;
Mais Moi, Je suis la seule véritable Sîmorgh,
Je suis la pure Essence de l'Oiseau souverain.
Il vous faut maintenant, dans la grâce et la joie,
Annihiler votre être tout entier en Moi
Afin de vous trouver vous-mêmes dedans Moi ! »
Il s'annihilèrent donc, cette fois pour toujours
Et l'ombre disparut dans le Soleil, enfin...
Pendant qu’ils cheminaient, la parole régnait ;
Une fois le but atteint, il ne resta plus rien :
Ni début et ni fin, ni guide ni chemin,
Et c’est pourquoi ici la parole s’éteint.
Farîd od-dîn 'Attâr
Cantique des oiseaux adapté en distiques français par Leili Anvar,
vers 4180 à 4288 (avec coupures)
NB : Vous pouvez découvrir une superbe lecture de ce texte avec accompagnement d'instruments traditionnels persans sur youtube à cette page, lecture théâtrale organisée en public par Leili Anvar et Frédéric Ferney à l'occasion du 20e Festival des musiques sacrées du monde à Fès en 2014 : le texte que j'ai reproduit débute vers 54'55.